Voyage au bout de la langue

P1010704_2Ça fait deux semaines qu’on s’empiffre avec bonheur. On a créé un ou deux nouveaux quarts de travail à notre estomac, question de pouvoir s’enfiler quelques dims sums un peu plus tard en matinée, ou une petite dose de curry d’après-midi avant de véritablement s’attabler pour le souper. On a l’impression d’avoir pris quinze livre en quinze jours, tout porte à croire qu’on va se faire charger des extras par la prochaine compagnie aérienne, mais c’est juste trop bon pour s’arrêter. Et puis on vient de débarquer à Singapour, alors vraiment, c’est pas le moment de… de paniquer!

Singapour.

Culinairement parlant, c’est l’une des réputations les plus prometteuses à honorer. Et je ne parle pas des nouilles Singapour, ni du Singapore Sling. Non. De la même façon qu’on ne va pas en France pour manger des French Fries, ces clichés internationaux font de l’ombre aux vrais trésors qui se cachent ici, ou du moins à ce qu’on en dit.

Nous voilà sur une quête. Durant deux jours, on voyage par le ventre, à la découverte des traditions de la table comme autant de temples et d’églises, et de mets indigènes, comme les monuments d’une culture. Je suis arrivée préparée : la mappe urbaine est criblée d’adresses gourmandes; et j’ai fait mes calculs : on aura six fois faim. Le compte est donc fixé à six repas.

Je sais, je suis geek, mais je m’assume en tant que foodie finie : je pratique le voyage gourmand avec une ferveur qui surpasse des centaines de fois celui que je voue à toute autre forme de religion. Et ici, même si cohabitent musulmans, hindous et bouddhistes, les singapouriens, comme moi, ont tous une foi commune: le culte de la bonne bouffe.

Alléluia!

Repas numéro un : sandwichs renvoyés

Malheureusement, l’arrivée à Singapour n’a pas été des plus faciles. Changer de pays, traverser les doines, trouver un hôtel, choisir un quartier, trimballer les sacs, c’est fatiguant et éreintant. À la fin de la soirée, affamés, on a succombé : le premier restaurant en vue a hérité de nos culs fatigués. Sandwichs hideux. Renvoyés. Repas carrément raté. Crap. Un sur six de gaspillé. Five to go. Je me rassure du mieux que je peux : les anglais disent quelque chose comme «the worst the wedding, the better the marriage»… Mes espoirs sont tournés vers demain.

Repas numéro deux : Murtabak

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Ça, ça tue. Imaginez un pain naan indien sur les stéroïdes. Imaginez de la viande d’agneau, des œufs, des oignons, des herbes, et cette délicieuse petite sauce pleine de personnalité que chaque chef maîtrise à sa façon et qui enveloppe la pâte comme un duvet en hiver. C’est tellement bon. Ça se mange en deux minutes top chrono, attablés devant un couvert de plastique, en plein milieu d’une foire alimentaire. Difficile de croire ce que le gouvernement ultra contrôlant a fait du dossier chaud qu’est la satanée bouffe de rue. Montréal devrait peut-être s’en inspirer : on a régulé l’hygiène, on a attribué des permis, on a créé des espaces gourmands où la densité des saveurs réjouit tous les foodies, on a fait fonctionner les lois de la concurrence. À Singapour, les foires alimentaires sont l’ultime eldorado culinaire. C’est varié, c’est délicieux, ça coûte trois fois rien, en trois mot : winner, winner, winner.

Repas numéro trois : Chicken Rice

Oh my god. J’en bave encore. C’est rien de bien sophistiqué mais ostie que c’est bon du Chicken Rice. Le principe est simple. Du poulet… et puis du riz. Je sais que ça a l’air ordinaire, vite de même, mais quand ça fait vingt ans que ta seule et unique spécialité se trouve dans cette assiette, on commence à parler de maîtrise de sa recette. Les chefs sont spécialisés, ici. Niaisent pas avec la puck, encore moins avec le coq! Le poulet est bouilli dans le jus de tous les autres poulets, et laisse son jus pour tous les autres d’après. Le riz, pareil, aromatisé par les pauvres bêtes. Servi avec des petites sauces secrètes, tantôt épicées, tantôt sucrées, et un petit bouillon. Ce petit bouillon, on pourrait s’en servir comme sérum dans les hôpitaux, les gens retarderaient leur mort rien que pour s’en gaver encore et encore! Mais revenons à nos poulets. Cuisson à la perfection. Non, à la perrrrrrrfection, avec un ronron, le ronron de celle qui glousse de plaisir à chaque bouchée (ça c’est moi).

Je suis certaine que c’est le plat par excellence que tout Singapourien mange en haute priorité au retour d’un long voyage. Nous on a le poulet St-Hubert, et je dis ça sans condescendance – je vais énormément apprécier un quart de poulet cuisse à mon retour en avril – mais vous conviendrez, ou vous en conviendrez le jour où vous l’aurez goûté – le Chicken Rice a du panache!  

Repas numéro quatre : Soup Tulang

Oh my god (bis). En tant que gémeau, je savais que j’avais des tendances à la double personnalité, mais j’ai découvert à Singapour que se cache en moi un véritable carnivore. C’est arrivé dans une autre foire alimentaire, devant ce qu’on appelle une Soup Tulang. Entendons-nous, ça n’a rien d’une soupe, à part peut-être le fait qu’on te sert le plat avec une cuillère. Des petits jarrets d’agneau, cuits longtemps, tendrement, jusqu’à ce que la viande se défasse de l’os, nageant dans une sauce épaisse, onctueuse, une aigre-douce d’un rouge à la fois fluo et sanguinaire. Première étape, s’affairer à manger la viande avec les mains et les dents, faute d’ustensiles plus précis (en l’occurrence une pauvre cuillère de plastique). Le carnivore se réveille… Next thing you know, t’en as partout, la sauce rouge coule sur tes doigts, sur tes joues, t’as jamais mangé avec autant d’instinct, tu disloque les os pour gruger les recoins, ça devient animal, et puis tu remarques ton chum estomaqué : «Je t’ai jamais vu manger de même!».

Deuxième étape : la moelle. Oui, la moelle, vous savez cette matière qui remplit les cavités osseuses des hommes comme des bêtes. Pour ceux qui ne le savaient pas, ça se mange. Moi, ce que je ne savais pas, c’est qu’à Singapour, ça se suce avec une paille! La bête en moi se démène, la sauce rouge coule abondamment de chaque côté de ma bouche et engourdit mes lèvres : c’est le piment qui fait son œuvre. Je suis ivre de cette soupe. Trop d’intensité, trop de bestialité pour ma petite personne, c’en est trop, je succombe, je capote et je me laisse aller, je dévore, je suce, je gruge, je croque.

Et puis je reprends mes esprits.

Il y a une petite baguette. Du pain blanc, immaculé, servi comme pour s’essuyer les coins de la bouche, dompter la bête et laver le péché d’avoir succombé publiquement à ses bas instincts. Je me lave les mains avec un sentiment de gêne presque, mais je sens que tout le monde me regarde d’un œil complice.

Mais oui, c’est évident, pourquoi je n’avais pas réalisé avant…

Ce sont tous des carnivores.

Repas numéro cinq : Mutton Biryani

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Les Indiens m’ont échaudée. Je ne crois pas avoir besoin de revenir sur les détails de mes soubresauts digestifs, mais disons simplement qu’il n’était plus question de manger un riz biryani, ni dans cette vie, ni dans toutes celles que me réserve mon karma. Jusqu’à Singapour. J’ai vu des extraits vidéos, on m’a recommandé l’adresse du « meilleur biryani que j’ai mangé de toute ma vie», et puis à Singapour, l’hygiène n’est pas «perdue dans la translation». Ici, le monde sait laver une assiette, et surtout, le monde sait laver sa main gauche. Alors je me suis laissée convaincre, j’ai commandé le plat maudit, et puis…

J’ai renoué avec mon ennemi.

J’avais oublié combien le riz biryani avait de points en commun avec un party, où plein de mes meilleurs amis sont invités – le safran, le clou de girofle, l’agneau, le curcuma – et que j’adore les partys, et que j’aime le riz biryani, et que notre chicane est révolue : on s’aime pour toujours.

Merci Singapour.

Repas numéro six : Murtabak II

Rebelote!

J’avais déjà assez de misère à faire mon deuil de Singapour, entre la soup Tulang et le riz biryani, je ne pouvais pas aussi repartir sans faire des au revoir plus formels au Murtabak. On s’est rassis à la même place comme des vieux habitués, et on a mangé solennellement, comme si ce Murtabak était une hostie.

À Singapour, on a communié officiellement à ma religion à moi : la bonne bouffe.

***

Singapour, quand on n’est pas occupés à manger…

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Regardez de plus près pour voir le bon caractère de notre Serge national

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Beubé, tu me payes une ride de bateau dans le centre d’achats?

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Little boxes, little boxes…

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