Birmanie, nous voici.

J’entretiens un plaisir tout à fait égoïste à visiter des endroits comme la Birmanie. Des endroits encore épargnés par le bulldozer touristique, reculés, excentrés, isolés, où peu de pupilles ont pu s’imprégner des paysages, et d’âmes, des expériences autochtones. On dirait que le sentiment d’exclusivité rehausse le voyage, et même si le Lonely Planet est déjà passé avant nous, une vague sensation de se la jouer «Indiana Jones à la découverte de civilisations inconnues» nous a envahis en planifiant nos 28 jours ici.

28 jours, c’est ce que t’accorde la junte militaire.

Pourquoi 28 jours? Parce que c’est comme ça.

Et toi, tu fermes ton clapet. Tu poses pas de questions. Tu fais la file à l’ambassade, tu donnes ton passeport, tu payes les frais de visas, tu remplis les formulaires avec le nom de jeune fille de ta mère, ton adresse permanente et ton historique professionnel exhaustif remontant aux 5 dernières années. Surtout ne pas mentionner que tu es journaliste, photographe, éditeur, documentariste, cinéaste, caméraman ou écrivain. C’est suspect.

Au Myanmar, c’est normal de ne pas tout comprendre. La raison pour laquelle on n’a pas le droit de venir plus de deux fois en cinq ans, pourquoi telle ou telle région est soudainement fermée aux étrangers, comment sortir du pays par voie terrestre sans se faire arrêter à la frontière pour cause d’insuffisance de paperasse excessive. Et parlant de paperasse, pourquoi c’est une économie de papier. Pourquoi il n’y a pas de guichets, qu’on doit entrer au pays avec tout l’argent qu’on compte y dépenser en dollars US, avec des petits billets, des gros billets, mais surtout des billets neufs, sans un pli, sans une tâche, sous peine de strict refus. On dit que le gouvernement entretient un flou politique savamment orchestré pour que les touristes peinent à sortir des sentiers battus, pour éviter qu’ils soient témoins de brusquerie militaire, de travail forcé, de l’absence quasi-totale de liberté d’expression dans les zones plus reculées.

Évidemment, il est interdit d’engager une conversation politique avec les locaux. Pas que ce serait risqué pour nous – non, les précieux billets US nous achètent parallèlement un aura protecteur – mais eux, risquent une panoplie de formes de répression allant de l’emprisonnement à toute pratique plus obscure jugée adéquate par les autorités.

Et les autorités? À peu près tout le monde s’entend pour dire qu’elles sont d’un ridicule consommé. Le Lonely Planet donne des trucs pour ne pas payer les billets d’entrée qui vont directement dans les poches du gouvernement : «entrez par la petite ruelle à côté», «évitez tel ou tel musée»… Les portraits d’Aung San Suu Kyi – figure d’opposition et de non-violence –  sont omniprésents. Vingt-cinq ans que cette grande dame, surnommée l’orchidée de fer, se bat pour un pays libéré de son gouvernement militaire, contrôlant, paranoïaque, et débilissime.

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En 1990, son parti a remporté les élections avec plus de 80% des sièges, mais la junte en place a annulé le résultat, juste comme ça. Me semble, voir Jean Charest déclarer qu’il restait au pouvoir en septembre dernier. Le hurlement des casseroles aurait résonné jusqu’ici! Elle est restée droite, toutes ces  années, dans sa maison de Yangon qui aura été sa prison durant plus de 20 ans. Aujourd’hui, on lui a fait une toute petite place comme députée, et cette toute petite place donne de l’espoir à tout le pays.

Le moins qu’on puisse dire en tous cas, c’est que la junte en place ne semble pas avoir grand-chose à crisser de son propre peuple, et que celui-ci est extraordinairement résiliant. Résiliant et attachant, et souriant, et authentique, et beau à voir en plusieurs points. On aura beau essayer tant qu’on voudra de l’isoler et de le contrôler avec acharnement comme un bonzaï social, les birmans font preuve d’une grâce que j’ai rarement vue ailleurs.

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Dans toutes les villes, entre huit heures et midi, des moines rouges font leur noble quête, et se promènent dans les rues à la recherche de riz, de curry, et de toute nourriture qu’on voudra bien déposer dans leur petite marmite de terre cuite.Il ne leur manquerait seulement qu’une cuillère de bois, l’histoire nous a prouvé que c’est l’outil parfait pour chasser un gouvernement méprisant.

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Yangon

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Avec les pressions internationales, les produits étrangers ont peine à passer les frontières, alors toute une industrie de sodas maison a vu le jour.

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Gazelle devant la Shwedagon Pagoda, le lieu à la fois le plus spirituel et politique du pays.

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Ça, c’est un menu typiquement birman – quand je disais qu’on n’y comprend rien. Tu commandes des nouilles sautées, on t’apporte un bouillon, du thé chinois, et tout plein de petits plats en accompagnement comme la petite salade de chou, des fois on te présente des feuilles de thé fermentées, des tomates avec une vinaigrette rouge fluo, des arachides frites, et même des cigarettes… Tu sais jamais vraiment ce qu’on va t’apporter, ni ce que ça va goûter!

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Un commentaire sur “Birmanie, nous voici.

  1. Francis dit :

    Je ne sais pas si vous connaissez le film « The Lady », mais il dresse justement le portrait de cette grande Dame.

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