On mangeait des lassis

On mangeait des lassis. Maintenant, vous savez comme nous que les meilleurs sont à Jodhpur, mais rien n’empêche de continuer à juger les candidats dans les différentes villes que nous visitons, des fois où on trouverait d’autres petites merveilles et qu’on serait obligés de subdiviser les lauréats par régions – meilleur lassi du Rajastan – ou par saveur – meilleur lassi au chocolat – on ne s’ennuie pas.

Tout ça pour dire que c’est arrivé pendant qu’on mangeait un lassi. Notre première fois. Les voyages sont ponctués de premières fois. Ces expériences uniques, l’instant précis où tu vis en vrai quelque chose que tu avais jusqu’ici imaginé, ou vu à la télé ou au ciné. Le moment où tu aperçois pour la première fois les pyramides d’Égypte, la Tour Eiffel ou le Taj Mahal (snif).

À Varanasi, notre lassi était servi dans une chope en terre cuite, la forme d’une toute petite marmite remplie à ras bords, avec une spatule de bois en guise de cuillère. J’avais la spatule dans la bouche, donc, un goût de bananes plein les papilles quand je l’ai aperçue : la mort passait devant moi. Un cadavre, porté à bras d’homme, en route vers le bûcher. Ici, la mort est si proche de la vie qu’elle déambule dans son quotidien. À toutes les heures du jour, des corps parcourent leurs derniers miles jusqu’au bord du fleuve sacré, où les bûchers se multiplient au même rythme que les nourrissons dans une pouponnière.

En général, les processions ne payent pas de mine. Pas de gros cercueils luxueux qui garantissent 50 ans d’enterrement avant de rendre le corps à la poussière. Pas de rues fermées pour l’arrivée du macchabée. Même pas de rue en fait. Des petites ruelles larges comme au moyen âge, où la procession a peine à passer à travers la masse épaisse de gens vivants. Si tu ne fais pas attention, tu pourrais recevoir un coup de cadavre et ils ne s’arrêteraient même pas. This is India. On se bat pour son espace vital, à la vie, à la mort!

Une échelle en bambou d’environ huit pieds de long porte le corps enveloppé d’un linceul et recouvert simplement de fleurs et de décorations. C’est tout. On sait instantanément où sont les pieds et la tête. C’est trop évident. Tes yeux constatent la mort et dans ta bouche ça goûte la banane. La réaction normale devant un décalage aussi choquant entre mes pupilles et mes papille? Gagger. Vomir. Crier. Pleurer peut-être. Non, ici on finit gentiment son lassi, la mort passe bien trop souvent pour en faire tout un plat.

Et sur le bord de l’eau, là où les bûchers grugent doucement toute cette chair indienne comme un ultime tandoori, la vie suit son cours. Il n’y a que les familles attristées et les touristes obnubilés qui portent attention aux corps qui brûlent. Autour, on vaque à ses occupations, on en a vu d’autres…

Plus loin, une autre famille arrive, mais celle-là porte un tout petit corps, un enfant… Je sens mon estomac se nouer et des larmes monter dans mes yeux. C’est mes réflexes occidentaux qui font surface. On trempe l’enfant dans l’eau sacrée avant de poser le paquet au bout d’un petit bateau et de partir au large, comme un autel flottant où la famille se recueille.

La rive est sale, des canards et des chiens mâchouillent ce qu’ils peuvent trouver dans ce dépotoir funeste. Il y a un corps posé par terre – sa famille est trop occupée à préparer le bûcher pour remarquer une chèvre qui bouffe les fleurs décoratives à même le défunt! «Va-t’en sale bestiole!» j’aurais envie de gueuler. Un indien ramasse les charbons d’un bûcher de la veille, probablement pour chauffer son thé ou son stand à peanuts. Un bonhomme renippe sa barque, un autre gigote au pied de son cerf-volant, des vieilles dames lavent des saris, chacun consomme le Gange dans un équilibre complètement déroutant.

Le petit bateau revient, mais je ne vois plus le paquet avec l’enfant mort. Et puis je réalise. Le corps a été jeté par-dessus bord.

***

En recevant notre brassée de lavage à la réception de l’hôtel, je me suis demandée où nos vêtements avaient trempé. Vous voyez, ceux qui n’ont pas l’honneur d’un bûcher, comme les enfants, les pauvres et les sadhus, s’empilent au fond. Et tous les matins, tout le monde se baigne, tout le monde se lave là où gisent des centaines, des milliers de corps morts en décomposition depuis des générations et des générations.

Encore à ce jour, je vous jure, mon linge a une odeur.

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Le fameux lassi…

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Les ghats de Varanasi

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Chaque soir, sur les ghats, a lieu la cérémonie de l’Aarti

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Nous avons assisté à la cérémonie à partir de l’une des centaines de barques amarrées aux rives du Gange

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Le jour se lève, on prend son bain.

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«Baba Boatman» nous mène en bateau

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3 commentaires sur “On mangeait des lassis

  1. françois plante dit :

    Fantastique Cri, quel plaisir de te lire! Pap.

  2. Francis (le blaireau) dit :

    Bravo pour ton post Chri, votre blog est vraiment cool à lire. Le coup des corps dans l’eau, je trouve ça assez dingue, ça ne leur arrive jamais de remonter à la surface ? ou tout le monde s’en fout ? comment les gens font pour ne pas tomber malade ? est-ce qu’ils s’agit de questions d’occidental à la con ? Dallas reviendra-t-il à la tv ?

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